22 mai 2009
Figures et débats intellectuels de l'islam subsaharien
Figures et débats intellectuels de l'islam subsaharien
2e et 4e mardis du mois
11 h à 13 h
Du 25 novembre 2008 au 9 juin 2009
CEAf, salle de réunion, 2e étage, 96 bd Raspail 75006 Paris
Marie Miran, maître de conférences
26 mai 2009
Abdoulaye KANE, Asistant Professor, University of Florida :
« Pratiques de l'islam sufi chez les immigrés Haalpulaar en France et aux
Etats-Unis. Une perspective comparative ».
26 novembre 2008
Les sources coutumières du mariage kongo, par M'Boka Kiese
1. Exorde. D'après le Code de la famille congolaise brazzavilloise (Article 122), "Le prémariage est défini comme, une convention solennelle, par laquelle un homme et une femme, avec l'accord de leur famille, et au besoin en présence du président du comité de village ou du chef de bloc, ou de leur représentant, se promettent mutuellement mariage. Le prémariage prend fin par la célébration du mariage devant l'officier de l'état civil principal "(Code de la famille, Ministère de la Justice, Brazzaville, Congo, 1984, p. 32). Or le mariage congolais est un compromis entre différentes sources coutumières et le droit civil moderne. Dans la communauté kongo, la célébration du prémariage prime sur le mariage civil. La dot constitutive du prémariage kongo est désignée, bidimbu bia longo. Dans ce texte dont le titre kongo est " Makuela ye bidimbu bia longo", nous étudions quelques symboles de la dot dénotant l’esprit d’inauguralité en matière de droit du mariage coutumier chez les Kongo : Mapanza, Makanza, Funda dia bodila mu nzila, Suku kia mfunia, Bika bika, Basi dia mbuta muntu, Mbongolo nkento.
Suite dans la revue Kongo Kultur, vol. 1-2, janv. juin 2009.
04 août 2008
Pharoah Sanders, par M'Boka Kiese
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17 février 2008
Tam-tam pour un trône en péril, une pièce du Dramaturge congolais Guy Menga
Guy Menga, auteur et metteur en scène, donne avec la Compagnie Kahunga la comédie «Bienvenue au Mbongi-Théâtre».

Le 9 février 2008 à 20h30, nous avons assisté, au Centre d'Animation de la Place des Fêtes – 75019 à Paris - métro Place des Fêtes, à la représentation théâtrale par la compagnie Kahunga de deux pièces de Guy Menga, Le cas de la fille à Kobé et Tam-tam pour un trône en péril.
1. La première pièce. Celle-ci était un jeu didactique pour comédiens chevronnés ou saturés de la langue de Molière : exercices de diction, déclamation, articulation, exercices sur la lettre s ("si ceci se sait ses soins sont sans soucis" ; exercices de vibration : "Dis-moi gros gras grand grain d'orge" ; Exercices de voix, de respiration rythmée sur les trois timbres : grave, médium, haut. Rires. Composition de quatrains. La langue de Molière est maniée à sa plus haute facture dans la tradition du légendaire professeur congolais de français, Ta Niangouna. Tout spectateur est déjà averti en assistant à une représentation théâtrale de Guy Menga. Son français est fort et filtré comme chez Niangouna. Nous avons participé à la renaissance du Théâtre national congolais des années 1965 animé par Ta Segolo dia Mahungu, Ta Bayungisa et soutenu par le panthéon des dramaturges congolais tels que Guy Menga (La marmite de Koka M'bala), Bemba Sylvain (L'enfer, c'est Orféo), Ferdinand Mouangasa (Nganga Mayala), et l'incontournable Patrice Lhony (Matricule 22). Ta Pascal Nzonzi-Mambu, Ta Marius Yelolo, Ta Bemba Basile sont le fruit de cette école de comédie congolaise dont la saveur nous a été égrénée par le Mbongui-Théâtre Kahunga. Le Rocado Zulu Théâtre de Ta Sony Labou Tansi et le théâtre de l'Éclair d'Emmanuel Dongala ont poursuivi dans les années 1980 le même idéal. Cette première pièce figure dans le fascicule "Bienvenue au Mbongi-Théatre - tome premier".
2. Personnages. La deuxième pièce, Tam-tam pour un trône en péril, paraîtra dans le second tome. Parmi les acteurs impliqués dans la deuxième pièce, nous avons reconnu, Michel Rafa, tambourinaire dans la pièce, patron du Ballet théâtre Lemba ; Bertrand Nzoutany, joueur de Nsambi, dans le rôle de Bilodia, Maxime Kibongui, dans le rôle de Tembo (le chef de la troupe Mbongi Théâtre) ; deux femmes, Stevyn Nzaba, dans le rôle de Fuki et Tela Kpomahou dans le rôle de Ziezola.
3. Résumé de la pièce. Au milieu de la scène, se dresse un trône royal, vide, celui de Mata Mata, roi du Kingombe. Sa fiancée Ziezola, comédienne dans le Mbongi-théâtre, elle-seule peut accorder de l'attention à son roi disparu. Divaguer en kikongo signifie Mata Mata. Le roi tenait-il ses promesses pour qu'il ne soit plus crédité aux yeux du peuple ? Au moment où la troupe du Mbongi-théâtre doit se produire, un coup d'état militaire survient et Mata Mata est renversé. Le royaume bascule en une république dirigée par le sergent-chef Kinsekwa, la punaise. Le Mbongi-Théatre ne présente pas de scénarios bien cousus, structurés, à proprement dit devant les spectateurs. Tour à tour, chaque comédien doit improviser sur le thème de son choix. Zeziola en profite à chaque représentation pour rappeler la disparition de son prince Mata Mata. Elle implore implicitement de l'aide à la recherche de son élu de coeur. Ce soliloque agace sa cousine Fuki, la persévérante. Celle-ci essaie de la dissuader de l'irréversibilité de la situation politique. Le nouveau homme fort du régime, Kinsekwa, est par dessus le marché l'amant de Fuki. Celle-ci rêve de devenir son épouse. La jalousie accapare les deux femmes et occupe la représentation. Dans son improvisation, le chef de la troupe Tembo parvient à placer une chanson approuvée par les comédiens. Le sergent-chef Kinsekwa sera à son tour destitué par le maréchal-des-logis, Massassi. Kingombe redevient un royaume. Mata Mata recouvre son trône royal. Fuki est déçue. Ziezola est comblée. Dans le théâtre de Guy Menga, l'aliénation culturelle est bannie. On est frappé par le choix méticuleux des costumes, rappelant la noblesse congolaise, confectionnés autour du Ngiri, un composé végétal de fibres de palmier. Triomphe de l'écologie congolaise. Les instruments de musique. Le joueur de Nsambi, Bilodia, entre furtivement sur la scène, et joue un air traditionnel teke oublié, le dzimi, que le saxophoniste congolais Bikouta Sébastien dit Biks psalmodiait dans son groupe de jazz :
Wa me wa me male
Wo wo wo wo
Mayari lubula kina
Wo wo wo wo
Liyume liyume ndu
Wo wowo wo wo...
Ba ndumba lubula kina
Wo wo wo wo
Me ku ni ndi...
4. Fuki et Ziezola. Ces deux personnages féminins, Fuki et Ziezola sont à l’antipode des personnages de Liss Kihindou dans son recueil de nouvelles intitulé Détonations et Folie (éditions L’Harmattan). Fuki et Ziezola sont obsédées par les hommes de pouvoir. Leur émancipation économique et sociale passe l’accession au clan dominant, le clan royal ou le clan républicain, peu importe. Et Liss Kihindou situe la misère de la femme à sa subordination aux hommes dont l’obsession du pouvoir politique est une raison de vie. La folie "se caractérise par l’obsession du pouvoir et la ferme volonté d’user de tous les moyens pour arriver à se l’approprier " (Ghislaine Sathoud, note de lecture de DETONATIONS ET FOLIE publié sur blackmap.com et ecrivaine.com). Dans notre étude sociologique, " L’accumulation récursive du capital " (Revue Paari), nous avons expliqué la formule usitée de Claude McKay selon laquelle "La propriété contrôle la sexualité". Nous renvoyons le lecteur à cette étude dont voici quelques extraits didactiques : " La famille patriarcale est liée au capitalisme. La création de l’union conjugale à travers la famille patriarcale est liée au transfert de la propriété des moyens de production au mâle dominant, à l’homme. Transférer, c’est transmettre la propriété d’un bien ou d’un droit d’une personne à une autre selon les formalités requises. Cette transmission s’effectue lors de la cérémonie de mariage. La réalisation de la femme, d’après cette cérémonie, passe par sa soumission à l’homme. L’homme actif détient la richesse, la propriété, exhibe les signes extérieurs de richesses. La femme passive incarne la pauvreté, la sexualité, l’érotisme. […]
5. Kingombe le pays. Le choix anthroponymique et toponymique chez le dramaturge Guy Menga n'est pas anodin. Le pays, tantôt royaume, tantôt république gardera son sens toponymique : kingombe, pays des boeufs ; ngombe a nkento, une vache à lait ; ngombe a mbakala, un taureau. Le boeuf, de l'espèce des bovidés est un animal sacré en Afrique. Il représente la fécondation de la terre. Dans la poésie de Franklin Boukaka, le boeuf est un symbole de richesse à contrario :
"Tala munwa wu dia ngombe, Tala munwa wu dia ngombe, wa beto wa yuku bikola" (Les gens riches, les gens du pouvoir mangent de la viande, le peuple se contente des légumes".
Kingombe est un pays riche, mais ces citoyens sont pauvres. Pourquoi ? Je vous renvoie encore à plancher sur l'étude de M'Boka Kiese : "L’économie sous-développée est affectée par la quête pécuniaire immédiate pour la consommation immédiate. L’archétype du " messie " convoité est tout naturellement le Prince ou tout membre de la nomenklatura régnante. Exercer la politique c’est gérer une carrière professionnelle en confisquant malicieusement par la terreur le pouvoir politique. Sa conservation assure le contrôle des ressources de l’Etat. Celles-ci garantissent un pouvoir d’achat maximal dans la société. Ce n’est point seulement l’augmentation de son pouvoir d’achat ou de consommation des objets de ses rêves que recherche la femme auprès du mâle dominant, mais le prestige, la sécurité, la richesse, l’influence, la célébrité, le pouvoir. Si l’homme acquiert et affiche, ces valeurs distribuées de façon autoritaire par la classe politique régnante dans la société, il peut ainsi préserver les valeurs dominantes dans son foyer familial que sont l’autorité, la soumission de la femme, le respect, l’obéissance, le sens de l’honneur et de la tradition. De sorte que la famille patriarcale est un sous-modèle de la bourgeoisie dominante. De crainte d’un renversement des rapports d’autorité au sein de son propre foyer conjugal, l’homme tendra à se rapprocher des groupes dominants habilités à allouer, à transférer les valeurs autoritaires de la société. Il règne entre les hommes une véritable lutte darwinienne pour l’existence." (Ibidem). Nous abandons dans le sens du sociologue Jean-François Bayart. L'engagement politique dans le Kingombe est limitée à la politique du bas-ventre.
D'où le récurrence des coups d'état militaire. L'accession au pouvoir politique donne ipso facto l'accession à la richesse. Les institutions politiques du KiNgombe vous autorisent à réussir dans la vie en faisant carrière dans la politique. Si vous faites carrière dans les affaires, celles-ci vous ramènent à la politique. Si vous optez pour l'apostolat académique, boursier des Institutions politiques, vous finirez tôt ou tard conseiller du Prince Mata Mata ! Le pouvoir politique est un attracteur étrange ! La malédiction du Kingombe provient de ses richesses tant convoitées et dont les citoyens n'ont pas su développer l'intelligence de les exploiter. Quel truisme ! Les allochtones ne supportent pas la direction du Kingombe par un démocrate, ah non ! Un bourgeois compradore, ah oui ! Car selon Le Littré, Démocratie veut dire "Gouvernement où le peuple exerce la souveraineté". Vérité de La Palice !
Ziezola la fiancée pleure la disparition du roi Mata Mata. Son malheur fait le bonheur de Fuki. Celle-ci arrive à danser la rumba congolaise pour creuser la jalousie de sa cousine. Les deux soeurs sont d'une beauté ahurissante. Si vous êtes L'âne de Buridan, si on vous recommandait de choisir entre Fuki et Ziezola, vous retomberez en catalepsie. Fuki représente la persévérance et Ziezola, le désir, l'amour. Les deux personnages suscitent dans la pièce de Guy Menga, le goût de vivre et le droit de vivre, "le baume secourable" selon une formule de Nietzsche. L'aigreur, dans laquelle se vautre un coeur meutri par les vicissitudes humaines, s'efface en présence de la doucereuse Fuki ou de la pondérée Ziezola ; l'homme retrouve la joie de vivre. Car la providence a créé les femmes belles. C'est tout de même étrange ! Et si Freud avait eu raison de Karl Marx ? Et si le malheur de l'humanité n'incombe ni au capitalisme, ni aux pouvoirs politiques selon la prédication des fabulistes kongo, mais au principe du plaisir :
N'tu ngembo La tête de la roussette
Bu ba bindamana go, Allume tant de convoitises
N'tu ngembo, La tête de la roussette
Lugu lua yoka. À Cause de sa saveur.
6. Digression : Questions de traduction du kikongo au français de la prose de Franklin Boukaka.
Il existe deux formes de traduction. La traduction littérale et la traduction tropologique. La première est limitée à la sensibilité. La prose de Franklin Boukaka se traduit au premier degré :
Tala munwa wu dia ngombe, Tala munwa wu dia ngombe, wa beto wa yuku bikola (Cette bouche mange de la viande, cette bouche mange de la viande, notre bouche mange des légumes).
La tropologie est l’emploi du langage figuré, non exprimé dans un sens littéral. La traduction tropologique est logique ou intellectuelle. Elle est le résultat de la pensée (Dibanza en kikongo, likanisi en lingala) :
Tala munwa wu dia ngombe, Tala munwa wu dia ngombe, wa beto wa yuku bikola (Les gens riches, les gens du pouvoir mangent de la viande, le peuple se contente des légumes).
Si une bouche est habituée à manger de la viande alors par extension tropologique c’est la bouche d’un homme riche. Pour passer de « munua, bouche » à « muntu, homme (ou gens) », le trope utilisé est la synecdoque. Ce trope par connexion consiste dans la désignation d’un objet par substitution d’un objet semblable tiré d’une partie ou d’un tout. Pour passer de « dia ngombe, manger de la viande » à « nvuama, riche », le trope utilisé est une métaphore. Celle-ci consiste à présenter une idée par description d’une situation plus frappante, plus connue, plus large. Pour passer de « dia bikola, manger des légumes » à « mputu, pauvre », un trope métaphorique est employé. Cette traduction se nourrit également de l’engagement politique de Franklin Boukaka, lequel transparaissait à travers son esthétique musicale. Dans la même lancée il écrivit une prose mordante en lingala :
Esika bana mboka baliaka matiti, koniata, koniata
(Vous saccagez les lieux où paissent de paisibles Citoyens).
01 février 2008
The contemporay Sculptors of Zimbabwe
By M'Boka Kiese
From May 5th till June 27th, 1998, in the Space Artsenal, in Paris, we attended an exhibition on the contemporary sculptors of Zimbabwe (A).
1. The Castani Njanji 's Lovers. Two works had strongly concussed us : the sculpture " Lovers " of Castani Njanji, brother of Tamuka Njanji, their defender being Kennedy Musekiwa. The woman leans on the man. The head of the woman is put on the left shoulder of the man. Both hands of the woman clasp the man around the loins : the left hand crossing on the stomach and rubbing the navel, the right hand on the back of the man ; the body of the man is maybe tilted because of the mass of the woman. What are the characteristics of this sculpture ? The woman seems to be careless ? Did she meet her prince charming ? Is it on the man that rests bases his hope ? On the other hand the palm of the right hand put on the right cheek evoke a worried man, wondering about a problem complicated with the existence : the love. Is this one at the origin of the world ? And what is the foundation of the love ? Is it about a question of money which returns the pensive man ? Did the sculptor maybe represent it a Cornelian subject shared between the feeling and the duty ?
2. The Nicholas Mukomberanwa' s Philosopher. It seems to me that in the monument " The Philosopher II", the Zimbabwean artist Nicholas Mukomberanwa works on this terrible problem remained opened in mathematics since the 19eme century : The band of Möbius, geometrical figure bidimensionnel, inorientable : this band has neither inside nor outside. It is unilatère, that is, it has only a single side. To make it bilateral, it is necessary to cut it in three. It's the same for the bottle of Klein. We can say that Mukomberanwa is an artist of the algebraic topology, mathematical hidden in its sculptures.
3. The philosophic schools of sculpture In Zimbabwe. The sculptors of Zimbabwe work on a stony manifold going of the serpentine (green, black, yellow lively) in the cobalt multicolored stone by way of the marble. The exploitation outdoors of these materials, extracted from various sites of quarries, had given birth to movements of thought of the contemporary sculpture in Zimbabwe : The school of Tengenenge (region of Guruve in 150 km in the North of Harare) where from went out Fanizani Akuda, Brighton Sango (1958-1995) and especially the self-taught Henry Munyaradzi (1931-1998) ; the group of Inyanga (mountainous region situated on the border of Mozambique, place of birth of the clan of Takawira (Bernard and Lazarus); the community of schismatic Vutuku of Inyanga ; The mission Cyrène near Bulawayo in Matabeleland ; The mission of Sérima where from stayed in the 1960s the Zimbabwean boss of the sculpture Nicolas Mukomberanwa; where the fly passed, the midge lives, tells the proverb; his son Anderson Mukomberanwa, in spite of the obtaining of the engineering degree, will choose sculptor's profession.
4. The Princess Colleen Madamombe. A celebrated woman appear among these sculptors, Colleen Madamombe been born in 1964 in Harare. In these works in the round forms, Madamombe honours the beauty of the woman separated from the thinness of the European mannequinât. The first sculpture placed in the top of our text to the left represents a Dancer of Colleen Madamombe. The photo results from the www.fossati-sculptures.com site. The second sculpture from below to the right of Colleen Madamombe represents the Childbirth. The image was pulled by the www.africa-can.org site. To reach such a level of creativity, Colleen Madamombe built up to himself a conception of the world, the life where connections between the man and the woman are no more reports of dominion, but cooperation, each having acquired its economic and spiritual independence. In 1995, Colleen Madamombe declares : " I don't have to go to my husband and say " please give me some money ". I do something for myself ". When the woman is economically dominated by her man, she cannot create. It is a truism. We shall add following the example of the slogan of May, 1968 on the walls of Sorbonne University (Paris) : " We refuse one world where the guarantee not to starve is exchanged against the risk of dying of servitude ".
5. Texte en Francais. Du 5 mai au 27 juin 1998, à l’Espace Artsenal, à Paris, nous assistâmes à une exposition sur les sculpteurs contemporains du Zimbabwe (A).
6. Les amants de Castani Njanji. Deux œuvres nous eurent fortement commotionné : La sculpture "Lovers" (Des amoureux) de Castani Njanji, frère de Tamuka Njanji, leur protecteur étant Kennedy Musekiwa. La femme s’appuie sur l’homme. La tête de la femme est posée sur l’épaule gauche de l’homme. Les deux mains de la femme sont enlacées autour des reins de l’homme : la main gauche passant sur le ventre et frottant le nombril, la main droite sur le dos de l’homme ; le corps de l’homme est incliné à cause peut-être de la masse de la femme. Quels sont les traits de caractère de cette sculpture ? La femme semble -t-elle insouciante ? A-t-elle rencontré son prince charmant ? Est-ce sur l’homme que repose son espoir ? Par contre la paume de la main droite posée sur la joue droite évoque un homme inquiet, s’interrogeant sur un problème compliqué de l’existence : l’amour. Celui-ci est-il à l’origine du monde ? Et quel est le fondement de l’amour ? S’agit-il d’une question d’argent qui rend l’homme pensif ? Le sculpteur y a-t-il peut-être représenté un sujet cornélien partagé entre le sentiment et le devoir ?
7. Le philosophe de Nicholas Mukomberanwa. Il me semble que dans le monument de " Philosopher Il ", l’artiste zimbabwéen Nicholas Mukomberanwa planche sur ce terrible problème resté ouvert en mathématiques depuis le 19eme siècle : la bande de Möbius, figure géométrique bidimensionnel, inorientable : cette bande n’a ni intérieur ni extérieur. Elle est unilatère, c’est-à-dire, elle n’a qu’un seul côté. Pour la rendre bilatère, il faut la couper en trois. Il en est de même pour la bouteille de Klein. On peut dire que Mukomberanwa est un artiste de la topologie algébrique, la mathématique cachée dans ses sculptures.
8. Les écoles de sculpture au Zimbabwe. Les sculpteurs du Zimbabwe travaillent sur une variété de pierres allant de la serpentine (verte, noire, jaune vif) au cobalt stone multicolore en passant par le marbre. L’exploitation à l’air libre de ces matériaux, extraits de différents sites de carrières, avait donné naissance à des mouvements de pensée de la sculpture contemporaine au Zimbabwe : l‘école de Tengenenge (région de Guruve à 150 km au nord de Harare) d’où sont sortis Fanizani Akuda, Brighton Sango (1958-1995) et surtout l’autodidacte Henry Munyaradzi (1931-1998) ; Le groupe d’Inyanga (région montagneuse située à la frontière du Mozambique, lieu de naissance du clan des Takawira (Bernard et Lazarus) ; la communauté de Vutuku schismatique d’Inyanga ; la mission Cyrène près de Bulawayo dans le Matabeleland ; la mission de Sérima d’où séjourna dans les années 1960 le maître zimbabwéen de la sculpture Nicolas Mukomberanwa ; Où la mouche a passé, le moucheron demeure, raconte l’adage ; son fils Anderson Mukomberanwa, malgré l’obtention du diplôme d’ingénieur, choisira le métier de sculpteur.
9. La princesse Colleen Madamombe. Une femme célèbre figure parmi ces sculpteurs, Colleen Madamombe née en 1964 à Harare. Dans ces œuvres aux formes rondes, Madamombe rend hommage à la beauté de la femme séparée de la maigreur du mannequinât européen. La première sculpture placée en haut du texte à droite représente une danseuse de Colleen Madamombe. La photo provient du site www.fossati-sculptures.com. La deuxième sculpture d'en bas à droite de Colleen Madamombe représente l'accouchement. L'image a été tirée du site www.africa-can.org. Pour accéder à un tel niveau de créativité, Colleen Madamombe s'est forgée une conception du monde, de la vie où les rapports entre l'homme et la femme ne sont plus des rapports de domination, mais de coopération, chacun ayant acquis son indépendance économique et spirituelle. En 1995, Colleen Madamombe déclare : "I don't have to go to my husband and say "please give me some money". I do something for myself". Quand la femme est dominée économiquement par son homme, elle ne peut pas créer. C'est un truisme. Nous ajouterons à l'instar du slogan de Mai 1968 sur les murs de l'université de Paris la Sorbonne : "Nous ne voulons pas d'un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s'échange contre le risque de périr de servitude".
A- Catalogue “ Sculpteurs contemporains du Zimbabwe ” publié par la galerie Espace Artsenal, 105 rue Mademoiselle 75015 Paris.
29 janvier 2008
La résurrection de Tolstoï
Par M’Boka Kiese
“ En second lieu, quand, dans le monde des lettres, il existe un Tolstoï, il devient facile et agréable d’être un homme de lettres. Et même si l’on a conscience de n’avoir rien fait, de ne rien faire encore, ce n’est pas vraiment terrible, car Tolstoï, lui, crée pour tous et son oeuvre sert de justification à tous les espoirs et à toutes les croyances qu’on met dans la littérature. ” Anton Tchékov
1. Synopsis.
La figure de l’intellectuel dans le milieu africain est séparée de celle de l’Occident. L’intellectuel européen se sent dans l’injonction de choisir entre deux possibilités : “ le bonheur sans la liberté ou la liberté sans le bonheur ” (sic). La liberté intellectuelle en Occident pousse à une certaine misogynie, une sorte de suppression de l’union amoureuse entre l’homme et la femme. Comment la quête de la liberté peut-elle conduire à une misanthropie ? Tosltoï ne fut pas philosophe. Cette coquetterie aristocratique que les porte paroles du peuple cultivent entre eux et leur peuple. Après avoir écrit Le Bonheur conjugal, en 1859, le Comte Léon Nikolaievitch TOLSTOI voulut renoncer à la littérature à l’âge de trente un ans : “ Je n’écrirai plus de romans. C’est honteux, quand on y songe ! Les gens pleurent, meurent, se marient, et moi je me mettrais à écrire des romans pour raconter “ comment elle a aimé ” ? C’est honteux ! [...] ” (1).
Mais s’adressant à un éditeur contemporain, la même année, il changea d’avis et altéra ses propos : “ [...] Si du moins il y avait un sujet qui me tourmentait, qui exigeât de prendre forme, qui m’incitât à la témérité, à l’orgueil et à la force ! Alors oui !” (2). Ce fut Résurrection (Lire “Voskriessienie” en russe), roman paru en 1899 (3) et tiré à beaucoup d’exemplaires. Le roman porte sur la difficulté éprouvée par un Noble de conquérir le coeur d'une femme du peuple avant la révolution d’Octobre.
L’écrivain russe né en 1828, mort en 1910, y narre l’amour impossible entre un prince, Nekhlioudov et, une jeune roturière Katioucha Maslova. Celle-ci, orpheline de mère, née enfant naturelle fut adoptée, baptisée puis engagée comme domestique dans la propriété familiale des vieilles demoiselles Ivanovna, tantes du prince. Séduite, Katioucha Maslova tomba enceinte mais fut abandonnée par son Dom Juan. Ce fut une relation furtive. Cependant elle marqua à jamais le destin de Katioucha Maslova. Elle trouva un subterfuge pour quitter le clan des Ivanovna et mena une vie de bohème puis de paillarde. Quelques temps après, elle fut accusée de vol et de meurtre d’un de ses multiples clients au plaisir éphémère. Elle dut comparaître devant une cour d’assises. Et parmi les jurés, figura son ancien amant de fortune, Nekhlioudov. Celui-ci reconnut Katioucha Maslova au banc des accusés. Il fut tourmenté, se sentit coupable, lui le riche prince, d’abandon, de convoitise et de lâcheté ou d’ignominie.
Par les scrupules de Nekhlioudov, Tolstoï entreprend une psychanalyse du péché et de la délivrance. Pour sauver son âme, Nekhlioudov décide de sauver la tête de Katioucha Maslova. Persuadé de son innocence, avant la sentence de la Cour, Nekhlioudov mûrit le projet de l’épouser. Et voici qu’apparaît le talent de Tolstoï. Assumant sa damnation, Katioucha Maslova repousse la proposition de mariage précipitée de Nekhlioudov. Dans l’imagerie populaire russe, “ L’amour ne se commande pas”. Ce mariage, asymétrique est vraisemblablement de la pitié. Katioucha Maslova y pressent une légitimation de l’auto-rédemption du Noble Nekhlioudov. Notre soupirant se trouva dans une mauvaise posture, exactement dans la situation décrite par Dostoïveski dans Les Frères Karamazov, mais pour d’autres raisons : “ [...] d’autant plus qu’il n’était pas question d’argent. Il n’y avait que l’amour et la bonté, en présence du repentir et de la soif de résoudre un problème moral compliqué, une crise de la vie du cœur ” (4). La jeune femme fut condamnée à cause de la partialité du magistrat Skovorodnikov. Par honneur, ce dernier s’opposait au mariage d’un noble et d’une roturière. Déçu, quelque temps après, le prince suivit tout de même la jeune fille en relégation. Obstiné, il maintint sa demande en mariage. Eprise de liberté, la jeune fille refusa de nouveau la main tendue du jeune prince. Nekhlioudov réussira à obtenir, non sans difficultés, la grâce de Katioucha Maslova. Mais voulant oublier son triste passé, et par défi à l’encombrant Nekhlioudov, Katioucha Maslova se résolut à épouser librement Vladimir Ivanovitch alias Simonson, avec lequel elle entretenait un amour platonique durant leur existence de déportés. Après tout le cabri paît l’herbe à son lieu de villégiature, renchérissent les Kongo. Simonson, diamétralement opposé à Nekhlioudov, fut un nominaliste. L’idéal révolutionnaire prenait sens à ses yeux si on l’incarnait, c’est-à-dire on le vivait.
2. Porgy and Bess.
A l’exception du sénateur Skovorodnikov, Tolstoï ne cadrait pas ses personnages dans un registre shakespearien du type Roméo et Juliette. Il nous renvoie plutôt à Porgy and Bess (5). Un opéra écrit par George Gershwin, joué par des Noirs pour amuser en majorité des spectateurs bourgeois blancs. La vie kafkaïenne des déportés en Sibérie nous rappelle le tohu bohu des habitants du quartier new-yorkais Harlem, dans les années 1930. Résurrection est un opéra de jazz : Acte III, Scène 2 – à Catfish Row - Personnage Sportin’Life :
“ Y a l’bateau qui part bientôt pour New York.
Viens avec moi, c’est not’place là-bas, ma sœur.
Toi et moi on mènera grand train à New York.
Viens avec moi, tout ira bien, ma sœur.
J’te paierai la plus chouett’maison.
En haut de la Cinquième Avenue,
Et dans Harlem on s’pavan’ra, oui, on s’pavan’ra
Et rien sera trop beau pour toi.
J’t’habill’rai de soie et d’satin à la denièr’mode de Paris,
Et t’oublieras tous tes ennuis, oui, tous tes ennuis ;
Y aura plus d’soupirs, rien que des sourires.
Tire-toi avec moi, c’est l’bon choix,
Hésite don’pas, allez viens, allez viens.
Y a l’bateau qui part bientôt, pour New York.
Viens avec moi, c’est not’place là-bas, ma sœur,
C’est not’place là-bas !
Viens don’, Bess ! ”
Cette scène de Porgy and Bess est interprétée par le comédien africain-américain Gregory Hines alias Raymond Greenwood dans Soleil de Nuit, le film de Taylor Hackford sorti en 1985 (6).
La version anglaise du film est White Nights. Greenwood est un danseur de claquettes noir américain. Comme son compatriote le légendaire boxeur Mohamed Ali, alias Cassius Clay, il lutte contre la conscription à la guerre du Vietnam et demande l’asile politique en U.R.S.S. (7).
La logique du monde après la seconde guerre mondiale est celle de la guerre froide. Les pays du Tiers-monde et les Démocraties populaires de l’Europe de l’Est s’étaient alliés à l’Union soviétique. Les Etats Unis d’Amérique veillaient sur les Pays libéraux d’Asie et de l’Europe de l’OUEST. Pensant trouver la liberté en U.R.S.S., Greenwood va vite désenchanter. Il est relégué en Sibérie à Taïmyr dans l’Ile d’Olney. Un Agent probable des services secrets de l’Union soviétique, Jerzy Skolimowski confie à Greenwood la vilaine mission de surveiller Mikhaïl Baryshnikov alias Nikolaï Rochenko. Celui-ci est un danseur russe de renommée internationale du ballet de Kirov à Leningrad (Saint Petersbourg). Il y a huit ans, il est passé à l’Ouest, ce traître à la patrie aux yeux du “ vaillant ” peuple soviétique. Des Agents de service des frontières de l’Union soviétique l’interceptent lorsque l’avion, British Orient, à destination du Japon dans lequel il voyageait fait une escale cahotique sur une base militaire soviétique à Norilsk en Sibérie. Rattrapé par son passé, puis soigné, Nikolaï est placé aux mains de Greenwood et de sa femme Helen Mirren. Nous soulignons qu’à travers le film Soleil de Nuit, un amour fut possible entre un militant africain-américain et une Russe en Sibérie nourri d’un idéal de liberté. Les vigies rencontrent leur prisonnier après que Greenwood dans le rôle de Sportin’Life avait fini de divertir dans une minuscule salle de théâtre le public de Taïmyr grâce à ses claquettes et une pièce de Porgy and Bess.
Ce film est fondé sur une ironie dissymétrique, à laquelle se plient aussi les personnages de Résurrection. Nekhoulioudov avait raté sa chance de combler le cœur de Katioucha Maslova à l’époque où celle-ci occupait un piètre emploi dans le domaine des tantes du Prince. Le déshonneur pressenti par les Nobles dans leurs liaisons fugitives avec des gens du peuple, ne fut nullement la raison de l’impossibilité de cet amour. Le peuple, en récusant la pitié des Princes, désavoua à hue et à dia ! La noblesse.
Dans Soleil de Nuit, Raymond Greenwood avait fui les Etats-Unis, et son Etat ségrégationniste à ses yeux, envoyant comme du bétail les jeunes Noirs à l’abattoir du Vietnam, une guerre provoquée par des Capitalistes américains pour l’expansion du marché des armes. Ce fut la position de Malcolm X rapportée par l’AfroCubain Carlos More (8) :
- Allons rendre visite à Chester Himes, lui ai-je suggéré. S’il n’avait tenu qu’à lui, nous aurions passé la journée à visiter des amis, et à nous promener dans les ruelles de Paris. Nous entrâmes dans la rue de Seine. Malcolm avait l’air content.
Hey, Malcolm ! Deux jeunes Afro-Américains l’avaient reconnu et nous bavardâmes quelque temps avec eux. C’étaient deux recrues de l’armée américaine stationnées en France.
- Et surtout, n’allez ni au Vietnam, ni au Congo, dit Malcolm. Les recrues promirent de ne pas y aller, nous nous serrâmes les mains, et nous continuâmes à marcher.
- Imagine un peu ! Lutter contre nos propres frères au bénéfice de l’Oncle Sam ! Malcolm fronça les sourcils et commença à me raconter comment il avait évité d’accomplir son service militaire en se faisant passer pour fou. Nous rions. Tous les Noirs devraient faire les fous quand on vient les chercher pour leur service militaire...Chez Himes, je vis Malcolm rire à gorge déployée, et raconter de bonnes histoires sur la vie à Harlem.”
Nikolaï Rochenko rêvait de satisfaire au bien être américain tel que Sportin’Life l’évoque dans Acte III, Scène 2 pour gagner le cœur de Bess. La réaction de Bess à Sportin’Life ne se fit pas attendre. Bess :
Espèce d’infâme cabot,
Déguerpis d’ici, j’te dis ;
Allez, détale, crotale,
Oui, c’est l’mot : sale crotale ! ”
Cette colère renvoie à celle de Greenwood l’Américain, à l’encontre de Nikolaï lorsque ce Russe lui vante son conte de fées américain :
Nikolaï, enjoué : “ [...] C’est un merveilleux pays. ”
Greenwood, irrité : “ Qu’est-ce que tu peux dire de l’Amérique mon pauvre vieux ? T’as jamais été à Harlem... ”
Nikolaï, envieux : “[...] On est quand même mieux aux Etats Unis ? ”
Greenwood, furieux : “ Arrête de dire des conneries, tu veux bien. Je la connais mon Amérique ”.
Les nationalités ont été interverties. Nikolaï Rochenko est devenu américain. Raymond Greenwood est absolument un Citoyen soviétique. La réification rend compte de l’ironie du sort de nos personnages. Après avoir fui le fascisme hitlérien en s’exilant aux Etats-Unis, le philosophe et sociologue allemand Herbert Marcuse constate avec stupéfaction la similitude entre le processus “ civilisateur ” structurant les nations démocratiques et le processus répressif au cœur des sociétés tyranniques. Dans les deux cas, l’homme reste un objet, un instrument au service d’une politique : “ Il est réifié au sens propre ”. Tant dans Soleil de Nuit que dans Résurrection, la Sibérie demeure la géographie de la réification, l’Enfer de Dante Alighieri dans La Divine Comédie. Selon notre classification, Katioucha Maslova serait placée dans la dernière fosse du IXe cercle de l’Enfer ou cercle des Traîtres contre ses bienfaiteurs, ses amants pardieu ! Vladimir Ivanovitch alias Simonson, Nikolaï Rochenko et Raymond Greenwood (selon la requête des Américains en collusion avec les Soviétiques) occuperaient ce même cercle, mais dans la deuxième fosse des Traîtres contre leur patrie. Le prince Nekhlioudov ayant cherché, par dépit amoureux, son salut dans le célibat endurci à cause d’études et de recherches forcenées sur La Bible se trouverait placé dans le vestibule des Lâches. “ La réification, selon Herbert Marcuse (9), caractérise des conditions sociales dans lesquelles les individus apparaissent comme des objets, des choses et les rapports humains comme des rapports entre objets, entre choses ”. Par ce tragique existentiel Nekhlioudov rencontre Christ, et par Christ il est sauvé (en kikongo Wapuluzua). D'où la résurrection du prince.
3. Le bonheur conjugal. Peut-on conclure à une morale tolstoïenne ? Depuis l’origine de l’humanité, les rapports entre l’homme et la femme, dans toutes les sociétés humaines ont toujours été conflictuels. L’union conjugale ne forme pas une unité paisible. Pour perdurer, elle doit s’organiser en une entente secrète entre l’homme et la femme dans le dessein de protéger la fragilité de l’amour contre l’acharnement des jaloux. Faut-il choisir entre le salut individuel et l’amour conjugal ? Le célibat des prêtres trancheront les Catholiques. “ il n’en est pas question ”, rétorquent les Protestants.
L’amour est-il conditionné par l’union maritale ? Qu’est-ce qui unit un homme et une femme ? Ces questions ontologiques avaient tourmenté Tolstoï. L’écrivain russe, depuis sa nouvelle Le bonheur conjugal écrite il y a 40 ans avant Résurrection, 16 ans avant Anna Karénine, 6 ans avant Guerre et Paix, fut un romancier en vogue, mais tourmenté par les intrigues amoureuses : " L’amour est-il inscrit dans le cercle du mariage ? ". Il voulut changer de lieu psychologique en critiquant la société, les institutions religieuses politiques et judiciaires. Il nous semble que l’écrivain russe en achevant Résurrection fut pessimiste. L’amour est un problème aussi compliqué que la bande de Möbius. Dans cette nouvelle retentissante, Le bonheur conjugal, L. Tolstoï raconte la formation progressive d’un couple d’amoureux, Macha, l’héroïne et Serge Mikhaïlovitch. A trente six ans, Serge Mikhaïlytch pressentait avoir achevé sa vie ! Il n’était plus un homme à se marier. En épousant Maria Alexandrovna, la fille de son voisin et ami défunt, Serge alla à l’encontre de son intuition première ; la petite violette Macha en devenant l’épouse de Serge, dut déchanter. A la séparation des mariés la femme sublime son amour conjugal en amour maternel. L’union conjugale conduit avant tout à la reproduction de l’espèce animale.
Tata L’Abbé bu ka tele Ngo Ho ! Ho !
Monsieur l’Abbé intima Ô grâces
Bala buteno babingi Ngo oh ! Oh !
Le développement de la natalité Ô grâces ! (11)
Cependant, aucune morale humaine ne peut infléchir l’âme féminine de privatiser sa progéniture ni de la placer sous l’autorité de l’élu de ses caprices. Seul un mariage civil garantit la paternité du géniteur. Dans ce sens, il est facultatif de penser l’union conjugale dans le même rang social afin de fonder une hypothétique classe d’équivalence. L’amour transcende les frontières de l’âge, du capital, des ethnies et des races. Même si l’homme reste héritier d’une culture familiale, clanique, ethnique, régionale, nationale, par-dessus le marché, collective, transmise de génération en génération, son intelligence de toutes façons n’est pas inscrite dans les gènes de ses ascendants. Elle se cultive, se conquiert par une participation intersubjective à la conscience de l’histoire de l’humanité. La société humaine se sépare de celle des animaux dans la manière d administrer la vie en groupe. La peur (bunkuta en kikongo) et la honte (nsoni en kikongo) sont des sentiments humains manifestés par des Amoureux. L’effronterie selon la proposition lingala, Miso makasi ndoki te, L’impavidité n’est pas une malfaisance, est symptomatique de la barbarie. L’intelligence humaine n’est pas réductible au génie du laborantin entouré de ses éprouvettes ou du sujet créateur mathématicien. L’intelligence humaine, devons-nous prescrire, reste la capacité de trouver des solutions vitales à des problèmes politiques, c’est-à-dire, touchant tout le monde : travail, logement, famille, éducation. Tolstoï fut un humaniste. Ecrit 28 ans avant la “ révolution bolchevique” d’octobre 1917, Résurrection préluda au romantisme révolutionnaire de l’âme paysanne russe. Tolstoï nous livrera une morale cynique : “La marche vers Dieu est ralentie sinon rendue impossible par l’union de l’homme et de la femme. Lorsque l’humanité aura compris que cette union doit cesser, elle sera sauvée.” (12) Si Tolstoï préconise la séparation de l’homme et de la femme comme salut de l’humanité, bakento na babakala tua gambaneno, soyons chastes, comment alors perpétuer l’espèce humaine ? Ga kani ! Non ! Il n’y aura pas reproduction darwinienne de l’espèce humaine si le salut réside en même temps dans sa disparition ! Il y a éminemment contradiction au sens aristotélicien du terme. Cette figure tolstoïenne de l’intellectuel est monacale. Tolstoï annonce les fidèles doukhobors, les lutteurs de l’esprit, persécutés par le Tsar Alexandre 1er (13). Cette figure se situe aux antipodes de l’idéal culturel africain. En choisissant la liberté, l’intellectuel africain n’écarte pas le bonheur de vivre avec les Siens ou de fonder une famille élargie. Sa philanthropie l’aide à participer à la perpétuation de l’espèce humaine.
4. Notes bibliographiques.
1- Henri Troyat, Tosltoï, Paris, Fayard, 1965, p. 687.
2- Henri Troyat, ibidem, p. 238.
3- L’ouvrage sur lequel nous travaillons a été traduit en langue française en 1951 par Édouard Beaux pour les éditions Gallimard.
4- F. M. Dostoïevsky, Les Frères Karamazov 1, Paris, Gallimard, Collection “ folio ”, p. 82.
5- George Gershwin, Porgy and Bess, Troisième acte, Scène 2 Avant scène opéra, nov. 1987, n° 103. Nous demandons aux lecteurs de respecter cette traduction française issue du livret et non de l auteur de cet article.
6- Synopsis du film Soleil de Nuit (White Night) ; un film dramatique de Taylor Hackord, USA, Columbia Pisture Industries, 1985.
7- U.R.S.S. (C.C.C.P. en russe) : “Union des républiques socialistes soviétiques ”. L union soviétique fut un Etat fédéral situé en Europe orientale et en Sibérie. Il fut proclamé le 30 décembre 1922 à la suite de la Révolution d’octobre 1917. Il éclata en 1991. Les 15 républiques socialistes dont il fut composé, recouvrèrent leur indépendance politique.
8- Carlos More, “ Malcolm...je me souviens ”, Présence Africaine, n° 62, 1967, p. 84-88.
9- Herbert Marcuse, Actuels, Paris, éditions Galilée, p. 40.
10- Le Président abbé Fulbert Youlou (1917 – 1972) intima l’ordre à ces compatriotes congolais brazzavillois d’augmenter la démographie du Congo comme cela fut prescrit aux prophètes des premiers temps bibliques.
11-Roger Caratini, L’aventure littéraire de l’humanité (2), Paris, Bordas encyclopédie, 1971, p. 99.
12- Henri Troyat, op. cit., p. 647.
Article paru pour la première fois dans www.Congopage.com le lundi 22 octobre 2007.
17 janvier 2008
Amanie, film ivoirien de Gnoan M'Bala
Par M'Boka Kiese
1. Introduction.
En langue Akan, Amanié signifie " Quelles nouvelles ". Dans le studio 12 de la télévision ivoirienne Mohamed Diallo présente une émission culturelle nommée Top 365. Le thème de l'émission attenant à ce film télévisé porte sur l'exode rural. Le présentateur demande des nouvelles à Kouassi Kan (Kodjo Ebouclé). Celui ci ne parle pas français. D'origine villageoise, il fut planteur de cacao, de café ou d'autres agrumes de toutes sortes. Poussé par l'exode rural, il vint s'installer en ville, à Abidjan, capitale économique de la Côte-d'Ivoire, avec ces deux femmes. Le présentateur compare les pays sous-développés à une marmite risquant de tarir par désertion des cuisiniers.Notre intérêt pour Amanié ne porte pas sur la vie dissolue de Kouassi Kan, une sorte de Dom Juan ivoirien, personnage principal du film télévisé de l'Ivoirien Gnoan M'bala Roger. Que non !
2. Abstract.
In Akan language, Amanié means " What news ". In the studio 12 of television of the Ivory Coast, Mohamed Diallo presents a named cultural broadcast Top 365. The subject of the emission adjacent to this broadcast film concerns the drift from the land. The presenter requests news from Kouassi Kan ( Kodjo Ebouclé). This one does not speak French. Of rustic origin, he was a planter of cocoa, cafe or other citrus fruits of all kinds. Pushed by the drift from the land, he came to settle down in city, in Abidjan, economic capital of Côte d'Ivoire, with these two women. The presenter compares underdeveloped countries with a pot risking to dry up by desertion of the cooks. Our interest for Amanié does not concern the loose life of Kouassi Kan, a sort of Dom Juan inhabitant of the Ivory Coast, central figure of the broadcast film of the native of the Ivory Coast Gnoan M' bala Roger. That not !
3. Synopsis.
Le paysan Kouassi Kan s'adapte rapidement à la vie abidjanaise. Il s'installe dans un quartier populaire d'Abidjan. Il trouve du travail en qualité de manutentionnaire au port d'Abidjan. Il veut mener une vie paillarde, mais sans le sou, avec deux femmes à sa charge. Il doit sortir chaque soir pour s'amuser, danser, boire, manger au restaurant, se promener en voiture. Il rencontre une secrétaire de direction, Nicole Adjoua. Il se présente auprès d'elle comme Attaché de cabinet au ministère du Plan. Pour assurer ses rendez-vous avec Nicole, il emprunte mille francs CFA à son collègue Bakari. Après dévaluation du franc CFA, cette somme correspond à environ 1,52 euros. Pendant la conversation il raconte des histoires à dormir debout à Nicole. Par exemple, " Il fut étudiant en droit dans une université parisienne. Il avait mené une belle vie à Paris avec des blondes." Tout menteur vit aux dépens de son interlocuteur. Nicole raffole ces histoires. Elle est comblée de bonheur et tient à le partager avec sa meilleure copine Véronique Mahile. Au téléphone, elles savourent ensemble cette heureuse rencontre. Kouassi Kan promène Nicole en taxi. Sa prétendue voiture est tombée en panne. Pour la retirer du garage, il doit payer une facture de vingt mille francs CFA (30,49 euros). Nicole lui prête volontiers cette somme. Puis trente mille francs CFA (45,73 euros), car la voiture n'est pas toujours réparée. Bakari, son collègue de travail le menace ; il ne lui a pas toujours remboursé ses mille francs. Il emprunte deux mille francs (3,05 euros) chez Mamadou, pour rembourser son créancier Bakari. Kouassi Kan est un petit escroc de droit chemin, un délinquant. Cependant il n'arrivera pas à carambouiller toutes les femmes. Au moment où la morosité, la platitude du personnage semblaient nous ennuyer, survient furtivement dans le scénario, une femme de poigne résistant aux vices de Kouassi Kan. Nous n'avons pas retenu son nom. Nous l'appelerons en langue congolaise, La ndoumba. Plus loin, nous expliquerons le sens de ce patronyme. Cette ndoumba coriace portant de grosses lunettes est à l'image de Kouassi Kan, une parasite de la société ; à la seule différence, elle flambe l'argent des hommes "riches" :
"Grand-maman disait qu' [...] elle pouvait renverser le gouvernement d'un pays. Je pensais que Dame maman aurait pu changer l'ordre international. Oui ! Parfaitement." (Calixthe Beyala, La négresse rousse, J'ai Lu, 1997 p. 171).
Notamment elle semble déplumer les caciques du régime politique, mais pas celui de misérables gens. Kouassi Kan n'est pas de cette pointure. Il n'est pas à la hauteur, car il s'incline à la dernière question de l'interrogatoire auquel il s'est soumis pour étaler ses signes extérieurs de richesse. Nous relatons la conversation :
- Tu as la voiture ?
- Oui, une Ford ;
- Tu as la villa ?
- Oui elle est à Cocody.
- Tu as la télé ?
- Oui une Thomson.
- Tu n'as pas de femmes ?
- Même pas une fiancée.
- Tu as le téléphone ?
- Non.
- C'est dommage.
Kouassi Kan échouera à conquérir cette femme aguerrie à la jungle urbaine. Cette scène nous replonge dans l'échec de Ngando décrit dans Muna Moto, la fiction du Cinéaste camerounais Dikongue Pipa. Le beau-père de Ndomé avait fixé la dot de sa fille à un niveau trop onéreux, que Ngando ne pût s'en acquitter. Kouassi Kan multipliera ses rencontres. Il se donne pour le neveu du directeur d'une entreprise nommée la COFACI. Il est renvoyé de son travail en qualité d'ouvrier. Il retourne dans son bocage, chez ses femmes auxquelles il réclame à manger. Il traîne une faim depuis deux semaines. Ses femmes restent indifférentes. Il ne les entretient plus. Il devient la risée des jeunes du quartier. Ces derniers l'assomment de quolibets : " Amanié Gora, Amanié Gora...". Il jouit d'une mauvaise réputation dans son quartier. Nicole Adjoua de son côté éprouve des difficultés à joindre son amoureux. Kouassi Kan ne lui téléphone plus. Nicole décide de se rendre au ministère d'Etat du Plan. Kouassi Kan n'y a jamais travaillé. Souvenirs d'une belle vie, mais courte ; Argent prêté, argent extorqué ; Chagrins ; Amertume. Nicole tombera enceinte de Kouassi Kan ; à leur rencontre, Kouassi Kan fuira ses responsabilités et regagnera son village avec ses deux femmes. Un médecin remontera le moral de Nicole.
4. La société de consommation.
Parmi les thèmes soulevés dans Amanié, celui de la société de consommation a attiré notre attention. Le téléfilm Amanié de Gnoan Mbala nous plonge dans l'influence, dans l'occidentalisation à outrance des sociétés africaines. Le train de vie des Abidjanais affiche le luxe des villes européennes. La litanie décrite par Gnoan Mbala, voiture Ford, villa à Cocody, un quartier habité par les gens les plus huppés d'Abidjan, télé de marque Thomson, fiancée, téléphone, porte sur des marchandises. Dans le cas de la société ivoirienne, l'idée de marchandise a été assignée au corps érotique féminin. Le signes extérieurs de richesses dont fait étalage un " prince charmant " pour capturer l'instinct sexuel féminin sont autant d'appâts idéologiques compréhensibles avec le dévéloppement du système marchand hérité par le capitalisme.
5. Fiche technique et artistique.
Scénario et réalisation : Gnoan M'Bala Roger (Côte d'Ivoire), 1972, 16 mm et 35 mm, 35 min, noir et blanc. Interprètes : Eboucle Kodjo (Kouassi Kan) ; Mahile Véronique (Nicole) ; Mohamed Diallo. Image : Zinga Jacques ; Son : Ehoussou Noël ; Montage : Diangoye Ahoussy ; Production : Radio Télévision ivoirienne ; Film en langue française. Référence : Victor Bachy, le cinéma en Côte d'Ivoire, Bruxelles, OCIC, 1982.
Vous pouvez consulter la suite de cet article dans "M'Boka Kiese, L'accumulation récursive du capital, Paris, Revue Paari, vol. 4, 2003-2004, p. 89-110".
12 janvier 2008
Muna Moto (L'enfant de l'autre), Un film de Dikongue-Pipa
Par M'Boka Kiese
Résumé. Dans la fiction camerounaise (1), Muna Moto, Dikongue Pipa Jean Pierre, son réalisateur place les fondements de l'union conjugale dans la tradition de la dot. L'union amoureuse entre Ngando et Ndome est balayée par le mariage forcé de Ndome avec Mbongo, l'oncle de Ngando.
Abstract.
In the Cameroonian fiction (1), Muna Moto, Dikongue Pipa Jean Pierre, his director places the foundations of the marital union in the tradition of the dowry. The loving union between Ngando and Ndome is annihilated by the Ndome's forced marriage with Mbongo, the uncle of Ngando.
Zusammenfassung. In der kamerunischen fiktion (1) stellt Muna Moto, Dikongue Pipa Jean Pierre, sein Regisseur die Gründe des Ehebundes in der Tradition der Mitgift. Die verliebte Union zwischen Ngando und Ndome ist durch die Heirat gefegt, die von Ndome mit Mbongo, dem Onkel von Ngando gezwungen ist.
1. Le Ngondo.
Au commencement de Muna Moto l'acteur principal, Ngando, assiste aux festivités du Ngondo. C' est une fête traditionnelle célébrée par les populations de Douala sur les bords de Wouri, fleuve côtier au sud du Cameroun. Le Ngondo revitalise le lien spirituel des clans Douala avec leurs ancêtres selon la prédication du poète sénégalais Birago Diop dans Souffles :
"Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres ,
La Voix du Feu s'entend,
Entends la Voix de l' Eau.
Ecoute dans le Vent,
Le Buisson en sanglots:
C'est le souffle des ancêtres.
Ceux qui sont morts ne sont
jamais partis :
Ils sont dans l'Ombre qui s'éclaire
Et dans l'ombre qui s'épaissit.
Les morts ne sont pas sous la
Terre :
Ils sont dans l'Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l'Eau qui coule,
Ils sont dans l'Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans
la Foule :
Les Morts ne sont pas morts [...]"
2.L'enlèvement de l'enfant.
Poussé au désespoir, Ngando va blasphémer l'éthique du Ngondo. Dans la foule en liesse, Ngando perçoit au loin son ex-fiancée Ndome portant une enfant, Giselle, dans ses bras. Il s'approche d'elle ; tel un lion à l'affût de sa proie , il kidnappe l'enfant et s'échappe à grandes enjambées. Par sa conduite malheureuse, Ngando brise le cordon ombilical liant le peuple Douala à ses valeurs originelles. Mais n'allons pas vite en besogne. En vérité cette enfant appartient à Ngando. Il en est le géniteur. Il l'avait conçue avec Ndome son amie d'enfance. Mais comme ils ne furent pas mariés, l'autorité paternelle en revenait à Mbongo, son oncle, époux légitime de Ndome.
3. Relations conflictuelles Oncle - Neveu.
Muna Moto est une fiction, car Dikongue Pipa transcende, je n'avancerai pas le verbe trangresser, les traditions africaines. D'habitude les conflits Oncle Neveu se circonscrivent aux questions iatroclaniques d'héritage et de pouvoir. Si un oncle convoite la femme de son neveu, nous baignons dans la condition sénile de compère chien évoquée par les fabulistes kongo : "Mbua ka kuma makonko, bununu bu m'bakidi " (Quand le chien se met à chasser des sauterelles, c'est signe de vieillesse).
4. Les fiançailles de Ndome et Ngando.
Ndome et Ngando s'aimèrent depuis leur tendre enfance. Les deux jeunes amoureux envisagèrent même de se marier. A l'issue d'une cérémonie coutumière, le père de Ndome recueillit le vin d'alliance apporté par la famille de Ngando. Puis il bénit sa fille. Ndome fut ainsi fiancée à Ngando. Pour actualiser leur mariage, Ngando devra s'acquitter de la dot. Chez les Kongo, à l'issue de ce premier vin "kakidika lupangu" (fermer l'enclos), Ndome n'aurait pas pu être promise à un autre homme. Elle appartiendrait exclusivement à Ngando. Mais le père de Ndome subodora l'incapacité de son beau-fils :
- J'ai beaucoup souffert pour épouser la mère et élever la fille ; je ne sais pas si le prétendant sera à la hauteur.
D'après le système matrilinéaire, l'autorité juridique sur un enfant est assurée par son oncle maternel. Le Neveu hérite de ses biens et lui succède au pouvoir. Quand l'âge de se marier approcha, Ngando, orphelin, se tourna naturellement vers son oncle ; afin que celui-ci l'aidât à rassembler la dot réversible à sa belle-famille. Son oncle s'y opposa.
5. La dot onéreuse.
Tout au long du film, le cinéaste Dikongue Pipa nous décrit les sacrifices consentis par Ngando pour accumuler en vain un capital nécessaire. Débrouillard, il exerçait tantôt le métier d'artisan pêcheur, tantôt celui de bûcheron. Ses affaires ne marchaient pas bien. Il vivait encore chez son oncle Mbongo. Ses activités professionnelles lui permettaient tout juste de subsister, d'entretenir sa force de travail. Ngando n'y parviendra jamais à constituer l'onéreuse dot. Son oncle Mbongo fut polygame, riche sans enfants. Le mari imputait cette stérilité dans son foyer conjugal à ses multiples épouses. Il était animé d'un désir d'enfants, d'héritiers. Il entreprit donc d'épouser une jeune femme susceptible de lui assurer une descendance. Comme le cabri paît à son lieu de villégiature, son regard fut porté sur Ndome, la fiancée de son neveu déjà enceinte. Mbongo le savait-il ou non ? Quoi qu'il en soit, il tentera de persuader son neveu de lui céder sa dulcinée. De toutes façons il ne lui léguera pas les moyens, en tant qu'oncle, de payer sa dot.
6. Le mariage forcé.
En se passant de Ngando et du consentement de Ndome, en foulant au pied les traditions du Ngondo, l'oncle Mbongo, va directement exposer ses intentions de mariage à son futur beau-père. Homme avisé et bon corrupteur, il apporte des présents, des dons au père de Ndome ainsi qu'à sa mère. Dikongue Pipa nous invite à la scène de marchandage de Ndome :
- Mon cher Mbongo, mon choix est formel ; je te destine ma fille.
Ndome abdique au pagne que lui aurait affecté son futur époux Mbongo pour négocier son corps ou son sort. Furieux et humilié devant son nouveau gendre, le père s'avance vers elle pour fléchir sa fierté naturelle sous le joug de la nécessité. Nous paraphrasons volontiers Jean-Jacques Rousseau. La violence séculière de l'homme l'emportera sur l'innocence féminine. Ndome sera bastonnée par son père. L'affaire sera conclue contre sa volonté. Pour sauver son amour de jeunesse, Ndome aurait pu contester en justice ce mariage forcé. Mais avait-elle les ressources morales pour se retourner contre son propre père ? Ndome deviendra la quatrième épouse de Ndome. Ngando arrivera à la capturer et rêvera de s'envoler avec elle vers des horizons lointains. Parfois, le rapt amoureux réussit avec le consentenment de la femme. Mais dans Muna Moto, la formule pascalienne subit un démenti : "La raison a ses coeurs que le coeur ne connait pas ". Impuissant, esseulé, Ngando..., nous voyons apparaître des Agents de police pour reprimer son action,... Ngando est rattrapé puis emprisonné.
7.Questions juridiques attenant à la grossesse prénuptiale de Ndome.
Le rôle des juridictions civiles est inexistant dans Muna Moto. Pendant sa période de fiançailles avec Ngando, Ndome était tombée enceinte :
"Pour tenter d'échapper à ce mariage dont elle ne voulait pas, [Ndome] avait tout tenté ; elle avait même sacrifié sa virginité à Ngando dans l'espoir que le déloyal concurrent ne voudrait plus d'une femme "déshonorée"" (2).
Elle portait le sang de Ngando dans ses entrailles. Lors de son mariage forcé avec Mbongo, sa famille avait pu dissimuler sa grossesse précoce par un subtil agencement de pagnes et de vêtements autour de sa taille. Selon nous, Mbongo, le nouveau prétendant ne s'en aperçut pas. Ngansop est d'un avis contraire :
"[...] ce satrape au petit pied avait réagi d'une façon parfaitement inattendue : au lieu de se désoler de la nouvelle situation de Ndome, il s'en était d'autant plus réjoui qu'il était devenu vite évident que la jeune femme était enceinte" (ibidem).
Chez les Baluba du Kasaï (3) en République Démocratique du Congo, l'accès de la nouvelle mariée dans le clan de son mari est subordonné à un examen physique des seins pour reconnaître l'état de grossesse que la femme tendrait à cacher. Les personnes habilitées à examiner la future mariée sont : la grand'mère du mari et les femmes de ses grands-frères. Dans la situation de Mbongo, selon notre version, ses premières épouses en tant qu'aînées du foyer conjugal, auraient dû jouer ce rôle "d'inspectrices" de la nouvelle mariée, par amour pour leur mari. Il ne revenait pas à Mbongo de se préoccuper de ce genre d'épreuves féminines. La législation du mariage civil a retenu cette coutume en exigeant des futurs mariés un examen médical complet prénuptial. Bête et idiot, Mbongo épousa une femme "enceintée par un autre homme" (cet africanisme est volontaire), en l'occurrence son propre neveu Ngando. Tel est pris qui croyait prendre.
Mais à qui appartient l'enfant ? Dans le droit coutumier négrafricain d'influence matrilinéaire, avant le payement intégral de la dot, si la femme tombe enceinte de son futur mari, celui-ci n'a pas le droit de reconnaître l'enfant à naître ; il est attribué exclusivement au lignage de la mère. Dans Muna Moto, l'enfant appartient à Ndome. Mais comme celle-ci est devenue l'épouse légitime de Mbongo, l'autorité parentale commune revient à Mbongo et à Ndome. Cependant dans la législation moderne, la grossesse de Ndome étant prénuptiale, Ngando aurait pu reconnaître cette grossesse avant la naissance de l'enfant, donc avant le mariage de Ndome. Dans un langage juridique, il poserait par cet acte le caractère divisible du lien de filiation naturelle. En cas de contestation de Mbongo, Ngando aurait intenté une action en justice afin de revendiquer un test de paternité. En cas de victoire, le père biologique recouvrerait sa dignité de père légitime. La filiation est essentiellement juridique. Or en vertu des coutumes négrafricaines, Mbongo serait-il capable de payer des indemnités à la famille de Ndome consécutives à la reconnaissance parentale, d'autant plus qu'il fut incapable de s'acquitter de la dot ? Question : à qui réellement appartient l'enfant ? A Mbongo, l'oncle ou à son neveu Ngando ? C'est la décision querellée. C'est l'enfant d'autrui, Muna Moto (Muana Ngani en kikongo), renchérit Dikongue Pipa.
8. Désir d'enfants.
Chez Mbongo se manifeste un désir légitime d'enfants. Dans l'anthropologie girardienne, "deux désirs convergeant vers le même objet se font mutuellement obstacle". En causant un préjudice à Ngando, le désir de Mbongo est à moitié assoupi. Il n' y a pas de progrès, mais plutôt régression. D'où vient réellement la stérilité dans le foyer conjugal de Mbongo ? Le rôle de la médecine de tradition ou de la médecine moderne est inexistant dans Muna Moto.
Notes bibliographiques.
1. Fiche artistique et technique
Réalisation : Jean-Pierre Dikongue Pipa (Cameroun) ; Fiction : 1975, 89 mn, N.B.; Interprètes : Endene David (Ngando) ; Din Bell Arlette (Ndome) ; Abia Philippe (Mbongo) ; Dikongue Pipa Giselle (l'enfant) ; Scénario : Dikongue Pipa ; Image : Delazay J.P., Léon J.P. ; Son : Mouangue Anderson Georges ; Montage : Davanture Andrée ; Musique : Mouangue A.G. ; Production : Avant-Garde Africaine.
2. Guy Jéremie Ngansop, Le cinéma camerounais en crise, Paris, L'harmattan, 1987, p. 93.
3. R.O. Musampa, "Le mariage coutumier chez les Baluba du Kasaï", La voix du Congolais, n° 110, mai 1955, p. 432-435 ; Jean M. J. Tshimanga, "Le mariage chez les Baluba", La voix du Congolais, n° 127, octobre 1956, p. 695-700.
Vous trouverez le même texte sur les sites suivants : 20mai.net ; peuplesawa.com
08 janvier 2008
Le Bal des Boulafeurs à Saint-Pétersbourg
Par M'Boka Kiese
1. Introduction.
Nous présentons quelques impressions de lecture sur la
traversée de l'amour dans l'espace russo-africain.
Une lecture critique du roman de Zounga Bongolo,
Un africain dans un iceberg (1). L'auteur décrit les idylles
amoureuses des étudiants africains en U.R.S.S. sous un
regard pessimiste car les préjugés raciaux sont manifestes.
Nous nous sommes demandés en exhumant Résurrection de
Tolstoï, "Quelle est la définition du bonheur conjugal entre
Russes ? " Et enfin à travers les films africains Amanie de
l'Ivoirien Gnoan M'bala Roger, Muna Moto du Camerounais Dikongue Pipa,
"Qu'est ce que l'amour entre Africains ? "
Abstract.
We present some impressions of reading on the crossing of the love in the
Russian-African space. A reading criticizes of the novel of Zounga Bongolo,
An African in an iceberg ( 1 ). The author describes the loving idylls of
the African students in USSR under a pessimistic glance because the racial
prejudices are obvious. We wondered by digging up the Resurrection of
Tolstoï, " What is the definition of the marital happiness between Russians ?
" And finally through the African films Amanie of the native of the Ivory Coast
Gnoan M' bala Roger, Muna Moto of the Cameroonian Dikongue Pipa, " what
is love between Africans ? "
2 - Prosopopées
Le législateur Kongo dans les juridictions coutumières réglemente
la question de l'héritage selon des prosopopées précises :
" Pour hériter du chien, il faut au moins être né de l'espèce des
canidés comme le chat" (Fua dia mbua biadila mbuma) (2).
"Pour hériter de la fouine, il faut être né de l'espèce des mustélidés
commela belette" (Fua dia mfuenge biadila m'baku).
En toute logique matrilinéaire, l'héritage d'un individu passe à un membre
de son clan. Ainsi un neveu hérite de son oncle, c'est-à-dire du frère de
sa mère. Cependant, un enfant n'hérite pas de son père géniteur. Une veuve
n'hérite pas deson défunt mari. Le droit civil congolais tiré du droit
napoléonien s'oppose de façon radicale aux droits coutumiers de différentes
ethnies congolaises. Cette cohabitation juridique pose un casse-tête aux
magistrats congolais confrontés à trancher les questions d'héritage soumises
par les justiciables des deux Congo, d'Angola et du Cabinda. Pour justifier
la cohérence de sa démarche parémiologique, le législateur Kongo,
a posé une controverse aux lois évoquées dans les deux premières
métaphores :
" Fua dia ngembo, biadila lumfikini ? ! "
Cette proposition est interrogative et exclamative à la fois.
Elle n'est pas déclarative ni affirmative. En français, elle se traduirait de la
sorte : "Ce serait scandaleux que l'héritage d'un vrai chiroptère comme la
roussette passât à la chauve-souris."
Les deux personnages, la chauve-souris et la roussette appartiennent à
la même espèce des chiroptères. Pourquoi le législateur Kongo a-t-il
introduit une discrimination parmi les chiroptères ? Pourquoi ?
Un vaudeville kongo nous en suggère l'intuition :
N'tu ngembo La tête de la roussette
Bu ba bindamana go, Allume tant de convoitises
N'tu ngembo, La tête de la roussette
Lugu lua yoka. À Cause de sa saveur.
D'après l'imagerie populaire kongo, ayant inspiré le législateur, la
roussette et la chauve-souris ne sont pas de même condition, ni de
même classe :
" Ils n'appartiennent pas à la même classe, même s'ils sont de même origine
clanique " (Ka bena nkunku imosi ko, ni ba tuka kuma kumosi).
La roussette ngembo est une grande chauve-souris, tandis que lumpukunia
ou lumfikini est une petite chauve-souris. Le législateur aurait découvert
dans ses investigations l'existence des classes, concomitantes aux clans
dans la société kongo. La classe serait perçue comme le tragique existentiel
au sens kierkegaardien ou la cohorte plaideront les démographes, dont une
proposition traduit la présence : "Dans un champ de maïs,
nous portons tous la barbe " (Kimfumu ku nsitu masangu, beto kulu, ye
nzefo, ye nzefo). Sous une formulation usitée, les Kongo clament :
" Nkunku imosi tuena, nous appartenons à la même génération ".
La contre-proposition laissée au pouvoir discrétionnaire des
magistrats coutumiers, Banzonzi, pour éviter un vide juridique est
la suivante :
"La famille n'est pas un champ de maïs où tout le monde porte la barbe "
(Kanda ka kimfumu ku nsitu masangu ko, na bakulu, nzefo yi nzefo).
Ainsi s'éclaire l'histoire de la pauvreté des chiroptères. Alors que
"le malheur du hérisson fut occasionné par le chien "
(Bunsana bua nsibizi, mbua wa sa bo) ;
La pauvreté de la chauve-souris n'est ni congénitale, ni intra clanique.
Que non ! A l'assemblée des animaux, lisanga ya banyama,
le plus fêlé d'entre eux, le lion, dictateur de la savane fut représenté
par sa femelle.
La lionne prononça des sentences relatives au devenir de l'humanité :
"La chauve-souris est un commis sur terre de la roussette"
(Lumpfikini, Ngembo kua ka yizi tudisa ga ntoto-nsi).
"L'héritage échu à la chauve-souris sera réversible sur la tête
de mon cousin, le léopard" (Fua dia Lumpfikini ya ngo biadila dio);
"Nous confisquerons l'autorité des coqs sous couleur de défense des poussins"
(Nsusu batele nsusu ia mbakala, ni yi ba na menga, ka yilenda
ya vutu kuba ga gata ko ; Luyalu kua lenda kudisa bana ba nsusu) ;
"Nous placerons le sexe de la poule sous la patte des pintades"
(Nsusu ia nkento mu sompana, fuete lomba luve kue ma Nkelele).
"La vache et le taureau sèmeront la débauche dans vos lieux de travail"
(Ma Ngombe na Ta Mpakasa, buyala ba mwangasa ga mbuka za lusadila);
"Au point où les travailleurs élèveront au rang de supérieurs
les plus voyous d'entre vous"
(Bisadi, mfumu za sakabumpumbulu ba tumba).
Face aux besogneux :
"Kimpati-mpa aide-moi"
(Kimpati-mpa mpana mlele) ;
Voici la réplique à infliger :
"Aide-toi, le ciel t'aidera"
(Mono bene nkuni na luata).
Mécontente, la libellule bouda l'assemblée puis s'envola :
"Je suis une libellule, on verra"
(Mono lumpungu-nzala ndiena, he wa ya ya),
"Le serpent Kimbanzia dansera à la sueur de l'escargot"
(Tala kua Kimbanzia ki tina na Nkodia).
3. Des Niègres au pays de POUCHKINE
Un Africain dans un iceberg est le dernier le roman de l'écrivain congolais
Zounga Bongolo. Quel rapport m'objecterez-vous entre la question de l'héritage
chez les Kongo et ce roman ? L'héritage est une métaphore, bien sûr. Quand une
jeune fille atteint l'âge légal de se marier, sa mère, ses parents pensent en
termes d'héritage. Quel beau-fils héritera de la main de notre fille ? Quel
gendre perpétuera notre sang ?
Dans le cas de Natacha, personnage principal du roman, l'héritier sera un Niègre,
un cousin des Pygmées,un Congolais issu des forêts vierges parlant la langue de
Pouchkine, Jan ! Gospadi, oh !Mon Dieu ! Natacha est devenue une femme à
Niègres. C'est ainsi que les Soviétiques désignent un Noir : un Niègre !
Cet hétéronyme est doublement péjoratif. Péjoratif historique, Nègre, lié à
l'esclavage des Noirs ; Niègre préjuge de niais !
Vous comprendrez la portée de la métaphore, " Une chauve-souris héritée de
la roussette ! ? ", clamée dans le langage de Tyotia Zoïa, la voisine des
Natacha dans la bourgade de Narva : " Quelle mère blanche approuverait -elle
le mariage de sa fille avec un Africain ? " (Zounga B., op. cit., p. 39).
Ce fut également le désenchantement chez Valia l'institutrice, la mère de
Natacha :"[...] N'as-tu pas honte d'introduire un Noir dans notre famille
en signe de récompense pour toute l'attention, toute la tendresse, tout
le travail dont nous avons entouré tes âges ? S'insurge t-elle." (ZOUNGA B.,
ibidem, p. 37).
Pourquoi des Niègres congolais en Russie ? Pour développer le Congo
Brazzaville, un pays ayant acquis son indépendance politique en 1960,
les gouvernementssuccessifs congolais avaient opté pour une politique de
formation des cadres supérieurs. La majorité des Intellectuels congolais
avaient bénéficié, pendant leurs études supérieures à l'étranger, des bourses
congolaises. Pendant la guerre froide, le Congo Brazzaville d'obédience
laxiste-béniniste, pardon marxiste-léniniste, allié à l'Union soviétique, indique
tout à fait dans l'ordre des choses que de jeunes Congolais ayant terminé leurs
études secondaires à Brazzaville et à Pointe-Noire eussent poursuivi leurs
formations universitaires en U.R.S.S. L'écrivain congolais brazzavillois
Jean-Claude Zounga Bongolo a fait ses études supérieures en U.R.S.S. A
l'institut pédagogique " Herzen " de Leningrad, de 1973 à 1985, il étudia
les sciences politiques en langue russe. Il situe les origines des deux
personnages de son roman, Jan et Joakim, au Congo Brazzaville. Cependant
les psychosociologues travaillant à la Direction de l'Orientation et des Bourses
(D.O.B.) discriminaient la population féminine. On peut objecter ce point de
vue : le taux de scolarisation des jeunes filles dans l'enseignement secondaire
congolais fut insignifiant par rapport à celui des jeunes garçons. Sur cent
étudiants expédiés en URSS ou dans les démocraties populaires des pays de
l'EST européen, quatre vingt dix pour cent furent des garçons. Il fut exclu pour
ces derniers de choisir à l'avenir une conjointe congolaise. Cette situation, en
amont, avait échappé à l'U.R.F.C., l'union "révolutionnaire" des femmes du
Congo. Les Dames de l'U.R.F.C. s'étonnèrent, en aval, du déferlement des
femmes soviétiques au Congo Brazzaville dans les décennies 1970 et 1980.
Les Congolais ayant raté d'épouser des femmes soviétiques se précipitèrent
à leur retour de choisir sur place au Congo des conjointes congolaises au
statut social modeste. Celles-ci enchérissaient en lingala : " Nazui Docteur na
nga, j'ai eu la chance d'épouser un docteur ". Dans ce calcul matrimonial, les
hommes redoutaient de perdre leur domination masculine, au sens de Pierre
Bourdieu, en épousant des femmes congolaises instruites.
Arrivés dans les lieux académiques où ils étudiaient, les jeunes Congolais
étaient dépaysés, esseulés et déracinés. Ils devaient, réflexe de survie de
l'espèce humaine oblige, se reconstituer une vie communautaire, des relations
sociales héritées de la culture africaine. Ce n'étaient pas des militaires
conscrits habitués à vivre entre hommes dans une garnison. Il leur fallait la
présence des filles congolaises pour mener une vie chaleureuse puis sociale.
Les filles africaines étaient rares. Dans les campus universitaires,
les étudiants africains accusaient d'un pouvoir d'achat faible pour entretenir
une relation sentimentale avec une fille de leur âge. Ils durent rivaliser avec
des Diplomates africains affrétés à Moscou, Kiev ou Leningrad, pour conquérir
de rares étudiantes congolaises. Les diplomates monnayaient leur idylle au
rouble fort et s'alimentaient dans des Beziozka, ces boutiques réservées à la
nomenklatura. Les jeunes filles soviétiques comblèrent les coeurs des étudiants
africains. L'éducation socialiste soviétique les avait prédisposées à vivre
modestement auprès des Africains.
Certains étudiants, pour se constituer un patrimoine vital, pour se préparer
au mariage, ou pour gagner des coeurs, baignaient dans des micmacs, dans
des trafics des produits occidentaux rares dans les pays de l'EST : Vêtements
en jeans, produits de beauté, produits alimentaires, chewing-gum rapportés
lors d'un voyage furtif à Paris, Berlin, Londres, Rome.
4. Conflit culturel entre Soviétiques et Africains
Dans les campus universitaires, les étudiantes soviétiques découvraient un
nouveau monde différent du monde slave et soviétique. Ces étudiants
africains véhiculaient une double culture, celle du monde occidental traitée
d'impérialiste par les Soviétiques et celle de l'Afrique. Dans son roman Zounga
Bongolo tel un historien géographe sculpte avec dextérité toutes ces réalités.
En touristes virtuels, nous parcourons à travers ce roman la majestueuse ville
de Leningrad (redevenu Saint-Pétersbourg). Le romancier pénètre la complexité
des cultures et des populations soviétiques. On découvre l'origine polonaise des
Voïnsky, la famillede Valia et des Dmitrievitch, la famille du père de Natacha.
L'immigration définitive de la famille de Natacha en Russie est due aux diverses
guerres que la Russie livra contre les pays frontaliers ou lointains. On découvre
dans ce roman, un puritanisme soviétique d'origine orthodoxe ou d'influence
politique. Ce serait réducteur d'analyser le comportement de la mère de Natacha
comme imprégné d'un simple racisme primaire. Pour Valia une enseignante
intègre, sa fille Natacha était une devenue une évadée (au sens
congobrazzavillois du terme), ayant troquésa condition d'étudiante en libertine
à Niègres. D'abord Joakim son premier amour platonique dont Maman Valia
soupçonnait le péché de la fornication ; puis Jan, tombeur de Natacha,
à l'image de Kouassi Kan, le personnage de l'Ivoirien Gnoan M'bala dans son
film Amanie. Au-delà du Noir, les Soviétiques demeurèrent discrets dans leurs
relations sentimentales. Par nature, ils ne sont pas exhibitionnistes comme
dans l'Occident libéral. Ils supprimèrent la fonction du Tsar afin que les
classes sociales eussent pu se mélanger. Avant la révolution d'Octobre 1917
il fut inconcevable d'unir un Noble à une roturière. Arrivé aux affaires, Lénine
publia un nouveau code familial à partir duquel la femme russe revendiqua des
libertés fondamentales. Dans son roman Résurrection, Léon Tolstoï (3) peint
la difficulté éprouvée par le Noble Nekhlioudov de conquérir avec précipitation
et maladresse, le coeur de Katioucha Maslova, une relation amoureuse furtive.
Dans La Dame de Pique, l'écrivain russe Pouchkine (4) déplace son personnage
principal, la Comtesse Lisa,la " Vénus moscovite ", dans Paris, la ville lumière,
où elle se livre aux jeux du hasard, aux dépenses ostentatoires avec la noblesse
française. Pourquoi la scène ne fut pas placée ou maintenue à Moscou ?
Par pudeur. Pour ne pas brutaliser ou perturber Natacha, Joakim la quitte.
Pourquoi ? Par honneur. La jeune étudiante aime Joakim, mais elle souhaite
préserver sa virginité et l'offrir à son amoureux au premier jour de leurs
noces de mariage. C'est pour Joakim, imprégné de culture congolaise et
africaine, une régression culturelle. Quand un jeune de Bacongo (5) est
attiré par une jeune fille , il attaque : "Za bua ya busi " (Ma soeur, sais-tu que
je t'aime ?) ; Si la jeune fille est consentente, elle répond : "Za bua ya nkasi"
(Ça marche, mon frère); L'affaire est vite conclue. Malheureusement le
féminisme de l'assimilation a pactisé avec le capitalisme patriarcal.
C'est l'Extension du domaine de la lutte selon une plainte de Michel
Houellebecq. Complainte de Moussa Ka au Chef spirituel Hutbu du Harnu :
"Sônu dohôn la nu yorôn dôtu nu déf na nu défôn hanâ hamoné yaru nann,
sarah nu nâtal harnu bé" (Wolof).
Si tu restituais notre niveau d'autrefois, nous ne commettrons plus les
mêmes erreurs, sache que le temps nous a éduqués,
de grâce rends le siècle prospère".
Le conflit culturel entre Africains et Soviétiques s'est encore
accentué autour de Jan. Ce personnage témoigne d'un dispositif de sexualité,
au sens de Michel Foucault, intrinsèque à la jeunesse africaine urbaine.
La facilité des rapports sexuels entre garçons et filles africains, l'hétaïrisme
immédiat finissent presque par abolir les sentiments amoureux. La mère de
Natacha fut victime de ce choc culturel à travers lequel transparaissent
deux histoires de la sexualité inconciliables, celle des Africains et celle des
Slaves, et plus singulièrement les Russes. Cependant quand on observe
Kouassi Kan et Ngando, principaux personnages respectifs des films Amanie
et Muna Moto, le libertinage des baloufeurs africains en U.R.R.S.S. fonctionne
sous le mode de la délinquance. La réalité culturelle africaine est celle incarnée
par Ngando et par Kouassi Kan. Ce dernier échouera à conquérir une femme
aguerrie à la jungle urbaine abidjanaise. La même scène nous replonge dans
l'échec de Ngando qui ne pût s'acquitter de la dot de sa future épouse que son
cupide beau-père avait fixée à un niveau trop onéreux. Les questions
d'argent, les questions matérielles ont entravé nos deux personnages
Ngando et Kouassi Kan dans deux films différents la conquête des femmes
courtisées. Ce dispositif de mercantilisation des rapports humains est une
valeur essentielle de la société de consommation. L'autorité parentale
déployée dans Muna Moto témoigne d'un dispositif d'alliance dans une société
de tradition africaine. Dans Histoire de la sexualité de Michel Foucault,
l'autorité parentale témoigne d'un dispositif d'alliance : "Système de mariage,
de fixation et de développement des parentés,de transmission des noms et des
biens" (sic). Amanie excelle dans le dispositif de sexualité manifeste dans une
société ivoirienne contemporaine ayant intégré des modèles de consommation
occidentaux. Stanislas Adotevi (6) rapporte les impressions d'un voyage en
Afrique effectué par l'écrivain africain américain Richard Wright, notamment
sur la sexualité des Africains : " Il y avait trop de facilité dans les rapports,
disait-il. " (Ibidem, p. 47). Cet hétaïrisme au sens engelsien " finissait presque
par abolir la sexualité avec toutes les implications d'ordre émotif dont l'entoure
l'esprit occidental " (ibidem, p. 47). L'introduction d'une mesure d'entropie ou
de désordre dans le dispositif d'alliance induit le dispositif de sexualité.
La sexualité contre la culture, question freudienne s'illustre dans la modernité
africaine. La distribution de la sexualité dans la communauté s'oppose à
l'apprentissage des savoirs. Cette opposition brise la nuptialité, l'élan de
formation des familles dignes intègres et responsables dans la communauté.
Il y a eu pénétration dans la masse communautaire d'une contre culture de la
sexualité :
- sex machine ; expression du chanteur africain-américain, James Brown
signifiant "Activité sexuelle perverse, (c'est-à-dire détournée de la finalité
génitale)" (7) ;
- Unités familiales improductives destinées à la consommation ; investissant
leurs avoirs dans la dépense improductive, ostentatoire ;
- Majorité juvénile précoce ;
- Grossesses prénuptiales ; avortements récurrents ; confiscation aux géniteurs
du désir d'autorité parentale ;
- Dissimulation de la généalogie des enfants ; sida, maladies sexuellement
transmises (8).
Or la société socialiste soviétique fut bâtie sur la base d'une négation de la
société de consommation occidentale, conséquence du modèle économique
capitaliste. Les étudiants africains retrouvèrent chez leurs homologues
étudiantes soviétiques en quelque sorte l'esprit communautaire d'un mode
de vie pré-capitaliste ; presque dans un territoire propice à l'expression de
leur liberté. Les étudiantes soviétiques considéraient les Africains comme
des Êtres humains à part entière et non comme des Sauvages avides de sexe.
Ce n'était pas le regard des gens du peuple. Eux fustigeaient le libertinage
des Africains. Car Natacha sera expulsée de son institut de formation
universitaire pour conduite immorale, c'est-à-dire non pas pour avoir
entretenu une liaison sentimentale avec un Niègre, mais pour vie dévoyée sans
lendemains meilleurs.
5. Un roman coïncé dans la gigantomacchia (9) entre Reich contre Freud
Il faut peut-être soumettre ce choc culturel à une analyse freudienne s'il l'on
veut comprendre les niveaux de développement respectifs des pays de Jan
et de Natacha. Selon Sigmund FREUD, il n'y a pas chez l'homme, " l'instinct
du travail " ; une grande partie de l'énergie psychique, provenant des désirs
de l'inconscient doit être retirée et dérivée vers le travail et vers des activités
créatives socialement utiles. Dans le cas des pays sous-développés, d'où furent
originaires Jan et Joakim deux personnages du roman de Zounga Bongolo,
le programme freudien est un impératif catégorique. Les forces productives
n'étant pas encore développées pour satisfaire quantitativement et
qualitativement les besoins sociaux, il faut détourner l'énergie de l'activité
sexuelle vers le travail. Dans Totem et Tabou, Freud (10) montre
la source du progrès de la civilisation dans la répression sexuelle. Cette thèse
freudienne fut battue en brèche par Wilheim REICH. Celui-ci redoute des
contraintes sexuelles surannées instituées par le biais des religions.
Dans L'irruption de la morale sexuelle, Reich (11) soutient l'idée selon laquelle
la répression sexuelle est le résultat d'une division de la société en clans,
au sens exprimé dans notre prologue, puis en classes. Elle sert les intérêts
des clans dominants matriarcaux puis des classes dominantes patriarcales.
Nos métaphores présentées dans le premier chapitre des prosopopées
recouvrent enfin leur sens : " La tête de la roussette allume tant de
convoitises à cause de sa saveur. Ce serait ignominieux d'en céder l'usufruit
à une chauve-souris. La Chauve-souris est un commis sur terre de la
roussette ". La mère de Natacha déclare : " Est-ce tout ce que tu as pu
trouver comme homme à Leningrad ? Quels sentiments te poussent à cette
ignominie ? " (Zounga B.,op. cit. , p. 37).
6. La délinquance des boulafeurs
L'auteur aurait dû intituler son roman, " Le bal des boulafeurs à Leningrad ".
Une boulaf est l'hétéronyme des étudiantes soviétiques, pardieu le nom par
lequel les étudiants africains appelaient les étudiantes soviétiques en U.R.S.S.
Boulafer, ce fut pour un étudiant africain, le boulafeur, s'exercer à courtiser
une étudiante soviétique. Une boulaf, bien que n'étant pas une bouchka,
une femme offrant ses services sexuels en échange d'avantages économiques,
viole tout de même le serment du Komsomol, l'Union de la Jeunesse Socialiste
Soviétique : " Il faut préserver le sang soviétique " (ZOUNGA B., op. cit., p. 102).
La conduite des boulafeurs fut jugée immorale à Leningrad. Natacha se sépara
de son amoureux Jan. À la stupéfaction de Natacha, Joakim épousera une amie
commune. Qu'est devenu Joakim retournant avec une Soviétique en Afrique,
au Congo ? Quelles sont les conditions de vie des femmes soviétiques en Afrique,
mères d'enfants métis ? Une réponse nous est livrée par l'écrivain congolais
Daniel Biyaoula dans son premier roman L'impasse (12) :
Samuel : " [...] Il y en a des tas, [...] qui ramènent ces femmes-là ! Eh bien,
sur cent, on ne compterait pas un couple qui a tenu dix ans. Ils ne sont jamais
heureux, les gens ! J'en connais suffisamment des gars mariés à des Blanches,
qui se plaignent et qui regrettent ! Non, crois-moi, Joseph !
Joseph : " Ça vient peut-être pas du fait que c'est des mariages mixtes ! Ça
vient peut-être des gens !
Samuel : "Des gens ? De quels gens ? Ça vient des femmes, oui ! Ah oui !
Ça vient d'elles ! Elles n'aiment personne !
Joseph : "Ça c'est des mots ! C'est des choses qu'on dit gratuitement !
(L'impasse, p. 57).
7. L'anthropologie africaine.
Un Africain dans un Iceberg est roman inachevé car Zounga Bongolo soulève
maintes questions comme celle de la sexualité dont le dénouement risque
d'offusquer quelques Féministes. Faut-il choisir entre Reich et Freud ?
Le puritanisme africain n'est ni religieux, ni politique. Il est culturel.
Il s'accommode d'une liberté sexuelle.
J'avancerais, par liberté, un certain devoir de coresponsabilité entre l'homme
et la femme et non un rapport de forces. En déculpabilisant la femme, dont
Nietzsche à la suite de Schopenhauer puis de l'exégèse biblique accable de
délinquance générique, l'anthropologie africaine déplace le pessimisme de
l'homme vers le développement des forces productives. Pessimisme partagé
par Jean Jacques Rousseau dans son Discours (13) : " Les sciences et
les arts ne sont pas en eux-mêmes mauvais mais, de fait, au sein de la
société telle qu'elle est, ils véhiculent l'égoïsme, la vanité, le goût
du pouvoir et de la domination de l'homme sur l'homme " (sic).
L'U.R.S.S. (CCCP en russe) fut l'acronyme de l'union des républiques socialiste
soviétiques, un état fédéral situé en Europe orientale et en Sibérie. Il fut
proclamé le 30 décembre 1922 à la suite de la Révolution d'octobre 1917.
La fédération de l'U.R.S.S. éclata en 1991. Les quinze républiques socialistes
dont elle fut composée recouvrèrent leur indépendance. L'écrivain ne nous
dépeint pas le sort de Natacha en Russie actuelle ? Le progrès technologique
n'a pas provoqué chez l'homme soviétique, chez l'homme tout court, la
félicité. Quelles sont les conditions de vie des femmes soviétiques en Afrique,
mères d'enfants métis ? N'est-ce pas une quête de liberté que la jeune
étudiante soviétique Natacha poursuivait auprès de l'étudiant congolais ?
" Enfin, grâce à Joakim, j'avais appris à aimer la musique noire américaine,
[...]. J'aimais la cuisine de Joakim ; cela l'enchantait de me nourrir de
délices. " (Zounga B., op. cit., p. 32).
8. Notes bibliographiques.
1. Zounga bongolo J. C., Un africain dans un iceberg, éditions Paari, Paris,
2006.
2. Pour la graphie du kikongo, notre source est la suivante :
"Propositions pour l'orthographe des langues congolaises ", Professeurs
Josué Ndamba et B. Nkunku, Département de linguistique et de littérature
orale, Faculté des Lettres et des Sciences humaines, Université Marien
Ngouabi, Brazzaville, CONGO, 24 novembre 1979, 12 pages.
3.Léon Tolstoï, Résurrection, Paris, Gallimard, 1951.
4. Tchaïkovski, La Dame de Pique, Paris, Avant-scène opéra, n° 119-120, p.6.
5. Bacongo est un quartier de Brazzaville, la capitale politique du Congo.
6. Stanislas Adotevi, Négritude et négrologues, Paris, U.G.E., p. 46.
7. Michel Bataille, La part maudite, Paris, Les éditions de Minuit, 1967, p. 28.
8. Cf. M'Boka Kiese, "L'accumulation récursive du capital", Revue Paari, vol. 4,
2003-2004, p. 107.
9. Une gigantomacchia est un combat, une lutte (du grec macchè) entre des
géants. Dans notre article, Freud et Reich furent des grands penseurs de la
psychanalyse. Ils ne furent point d'accord sur les fondements de leur discipline.
Freud fut rationaliste au sens aristocratique du terme. En méthode clinique,
Il croyait au seul pouvoir de la raison pour expliquer les symptômes de ses
patients. Reich fut influencé par le courant marxiste, unifiant la sociologie
à la psychologie.
10. Sigmund Freud, Totem et Tabou, Paris, Payot, 1965.
11. Wilheim Reich, L'irruption de la morale sexuelle, Paris, Payot, 1972.
12. Daniel Biyaoula, L'impasse, Paris, Présence Africaine, 1996. En 1997,
Daniel Biyaoula remporta le Grand prix littéraire de l'Afrique Noire décerné par
L'ADELF.
13.Jean Jacques Rousseau, Discours sur les sciences et les arts, Paris, Garnier
Flammarion, 1971.
Remarque. Vous venez de lire la version intégrale de mon texte paru avec des
versions allégées dans des revues comme Mwinda.org, Anibwe.org, 20mai.net,
Congo Ya Sika, La Rue Meurt (l'hebdomaire de Brazzaville), n°623 du jeudi 22
novembre 2007 ; sous d'autres titres : "Un Africain dans un iceberg" ; "Le bal des
boulafeurs à Leningrad".



